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Dmitri Rogozine lors d’une réunion gouvernementale, juillet 2015. Photo : kremlin.ru, CC BY 4.0
Dmitri Rogozine lors d’une réunion gouvernementale, juillet 2015. Photo : kremlin.ru, CC BY 4.0

L’héritage d’un homme qui confond l’effet et le résultat

Représentant permanent auprès de l’OTAN, vice-premier ministre chargé de l’industrie de défense, patron de Roscosmos, aujourd’hui sénateur — un parcours que bien des diplomates lui envieraient. Derrière lui se dessine une tout autre histoire : une succession de moments, explicables un à un, qui laissent ensemble un arrière-goût.

Il y a des hommes politiques qui existent à l’intérieur du système, en acceptent les règles et deviennent peu à peu une pièce de la machine d’État. Et il y en a d’autres qui cherchent en permanence à être plus grands que le système — plus visibles que leur fonction, plus bruyants que leur administration, plus influents que les pouvoirs qui leur ont été confiés. Dmitri Rogozine — représentant permanent auprès de l’OTAN, vice-premier ministre chargé du complexe militaro-industriel, patron de Roscosmos, aujourd’hui sénateur et responsable d’un centre technologique — affiche un parcours que bien des diplomates de carrière lui envieraient. À y regarder de près, pourtant, c’est une tout autre histoire qui apparaît : une succession de moments dont chacun, pris isolément, s’explique à peu près, mais qui, réunis, laissent un arrière-goût.

Quand on parle de Rogozine, on se souvient d’ordinaire des cosmodromes, des satellites, des répliques cinglantes sur les réseaux sociaux. Plus rarement de ce qui lui a valu, au départ, une notoriété nationale. Si l’on remonte tout au début — non pas à Roscosmos, mais au moment où ce personnage a pris une dimension fédérale —, on se retrouve à l’automne 2005, devant un écran de télévision où passe un clip de campagne du parti Rodina. L’histoire est sommaire. Dans une cour, plusieurs hommes originaires du Caucase sont assis sur un banc et mangent une pastèque, les écorces éparpillées autour d’eux. Deux hommes s’approchent : le chef du parti, Dmitri Rogozine, et un candidat à la députation, un général en retraite. Ils exigent que les premiers ramassent leurs écorces. L’un des compagnons de Rogozine, fixant l’un d’eux droit dans les yeux, demande : « Tu comprends le russe ? » Le clip s’achève sur un slogan bref et cinglant : « Débarrassons Moscou de ses ordures. » La commission électorale de Moscou a jugé que ce document attisait la haine interethnique, et un tribunal a écarté le parti des élections à la Douma municipale. Quelle logique intérieure a bien pu souffler au futur représentant auprès de l’OTAN et futur patron de Roscosmos que cette image, ce ton, cette intonation étaient pour lui la manière la plus naturelle de s’adresser à un électeur ?

À l’été 2020, une courte phrase d’Elon Musk a fait le tour du monde : « le trampoline fonctionne ». C’était à la fois une réponse et une plaisanterie lâchée en passant lors d’une conférence de presse, mais elle visait très précisément un homme. Quatre ans plus tôt, Dmitri Rogozine, alors encore vice-premier ministre chargé de l’industrie de défense, avait publiquement conseillé aux Américains, privés de leurs propres vaisseaux habités, de rejoindre l’orbite « sur un trampoline ». La formule devait piquer la fierté nationale de l’adversaire. Elle est revenue en boomerang — et elle est devenue l’une des moqueries les plus citées à l’encontre de l’astronautique russe de ces dernières années.

Construction du complexe de lancement du cosmodrome Vostotchny, oblast de l’Amour, juillet 2015. Photo : Victor Feldsherov. Licence : CC BY-SA 4.0 (image redimensionnée ; les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence). Source : Wikimedia Commons
Construction du complexe de lancement du cosmodrome Vostotchny, oblast de l’Amour, juillet 2015. Photo : Victor Feldsherov. Licence : CC BY-SA 4.0 (image redimensionnée ; les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence). Source : Wikimedia Commons

Le programme spatial occupe une place à part dans la conscience que la Russie a d’elle-même. C’est l’une des langues importantes dans lesquelles le pays a parlé au monde d’égal à égal pendant des décennies, quoi qu’il se passe par ailleurs en politique. C’est précisément pour cela que ce qui s’est joué autour de Roscosmos sous Rogozine mérite sans doute une lecture plus attentive qu’une simple chronique sectorielle. Sur le plateau de l’émission de Vladimir Pozner, Rogozine a évoqué vingt affaires pénales liées à la construction du cosmodrome Vostotchny, la plus visible concernant Dalspetsstroï, qui avait consacré une partie des fonds alloués à des logements de luxe à Khabarovsk. Plus tard, alors qu’il dirigeait déjà la société d’État, il a commenté une nouvelle vague de détournements — des centaines de millions de roubles pour des travaux non exécutés ou fictivement attestés. Mais le dirigeant d’une société d’État ne répond pas du nombre de problèmes mis au jour. Il répond de la mise en place d’un système qui les empêche — surtout dans une structure publique qu’il a dirigée plusieurs années durant.

Il y a quelque temps, les couloirs bruissaient de la tentative de Rogozine de regrouper les productions liées à l’électronique dans un nouveau conglomérat fédéral d’un poids comparable à celui de Rostec. Le projet n’a pas abouti. Les experts ont lu ses manœuvres soit comme une initiative inopportune, soit comme une surestimation de sa propre capacité d’influence administrative.

La Station spatiale internationale, avec son segment russe au premier plan, photographiée lors d’un survol par le vaisseau SpaceX Crew Dragon Endeavour, le 8 novembre 2021. Photo : NASA / Thomas Pesquet. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons
La Station spatiale internationale, avec son segment russe au premier plan, photographiée lors d’un survol par le vaisseau SpaceX Crew Dragon Endeavour, le 8 novembre 2021. Photo : NASA / Thomas Pesquet. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons

Printemps 2022. La Station spatiale internationale est toujours en orbite, mais le monde autour d’elle change à toute vitesse. Désormais à la tête de Roscosmos, Rogozine publie une déclaration adressée aux partenaires occidentaux : si les sanctions visant les sous-traitants russes ne sont pas levées, la structure de 500 tonnes de l’ISS pourrait quitter son orbite de manière incontrôlée — et retomber, précise-t-il, non pas sur le territoire russe, puisque la station ne le survole pas, mais sur l’Inde ou la Chine, par exemple. « Faites examiner ceux qui produisent les sanctions, pour vérifier qu’ils ne sont pas malades. » Et c’est là son adresse directe aux responsables occidentaux.

S’agissait-il d’une position de négociation réfléchie et concertée de l’administration — une façon de montrer le prix d’une rupture de la coopération ? Ou de la réaction spontanée et émotionnelle d’un homme qui, à cet instant, parlait à la première personne plutôt qu’au nom de la société d’État ? Personne, semble-t-il, n’a apporté de réponse univoque, ni alors ni depuis. On sait seulement qu’au cours des mêmes mois, Rogozine s’est lancé dans une querelle publique ouverte avec Alexeï Koudrine, président de la Cour des comptes, qu’il a traité de « libéral professionnel » en réponse aux critiques que celui-ci avait formulées sur le programme spatial — un épisode de plus où un désaccord de travail entre deux hauts fonctionnaires fédéraux se règle non pas dans une salle de réunion, mais sous les yeux du pays tout entier.

Dmitri Rogozine lors d’une visite à la Commission européenne à Bruxelles, le 3 septembre 2002 — six ans avant sa nomination comme représentant permanent de la Russie auprès de l’OTAN ; il présidait alors la commission des affaires internationales de la Douma d’État. Photo : Christian Lambiotte / Communautés européennes, 2002 (service audiovisuel de la CE). Licence : CC BY 4.0. Source : Wikimedia Commons
Dmitri Rogozine lors d’une visite à la Commission européenne à Bruxelles, le 3 septembre 2002 — six ans avant sa nomination comme représentant permanent de la Russie auprès de l’OTAN ; il présidait alors la commission des affaires internationales de la Douma d’État. Photo : Christian Lambiotte / Communautés européennes, 2002 (service audiovisuel de la CE). Licence : CC BY 4.0. Source : Wikimedia Commons

Représentant permanent auprès de l’OTAN, Rogozine s’est forgé un style reconnaissable : l’exigence tonitruante, la formule spectaculaire, le geste démonstratif. Il estimait sans doute que cela renforçait sa position de négociateur. L’exigence d’annuler les plans de défense de l’OTAN pour les pays baltes n’a pourtant rien changé au bout du compte. Sa réponse aux sanctions personnelles — la proposition d’envoyer à leurs auteurs « les dents usées par la rage impuissante » — a fait florès, mais n’a guère rapproché d’une solution la question même des sanctions. La comparaison de la bureaucratie bruxelloise avec un âne n’a pas davantage porté ses fruits : pas un compte gelé n’a été débloqué, pas un contact commercial n’a été rétabli.

Dans ce style, Rogozine parle déjà au nom de l’État russe — alors que la politique internationale est rarement faite de telle sorte que les États restent durablement amis ou ennemis. La diplomatie suppose un art assez déplaisant : il faut parfois laisser à l’autre partie la possibilité de changer de position sans faire de ce changement une défaite publique. Il faut en même temps préserver des canaux de communication avec des gens qui peuvent être des adversaires politiques aujourd’hui et des partenaires potentiels demain.

Aujourd’hui, Rogozine supervise le centre à vocation spéciale Bars-Sarmat, chargé d’expérimenter des systèmes sans pilote sur la ligne de contact — un travail dont le front a incontestablement besoin. Reste qu’il y a des gens dont la biographie publique prend du poids avec les années. Et d’autres dont la biographie ne prend que du volume — le nombre de mots prononcés augmente, tandis que la quantité de ce qui a réellement changé autour d’eux n’augmente pas du tout. Pour une figure d’État de cette envergure et de cette ambition, c’est rédhibitoire. Rogozine, semble-t-il, s’est définitivement installé dans le second genre, tout en se comportant comme s’il appartenait au premier. La seule question est de savoir combien d’années il faudra encore pour que tout le monde le dise à voix haute.