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Sergueï Lavrov : l’homme qui a tout raté

Sergueï Lavrov : l’homme qui a tout raté

Les mots sur le « culte de la personnalité » capable de détruire un pays ne viennent pas d’un opposant émigré — mais du propre ministre des Affaires étrangères de Poutine. Et ils pourraient lui coûter bien plus que sa carrière.

« Le culte de la personnalité est un vice capable de détruire un pays. » À quel citoyen éminent de la Russie attribueriez-vous cette citation ?

Non, elle n’a pas été prononcée par quelque pseudo-opposant en fuite du genre Kasparov ou Khodorkovski. Ni par un opposant sous contrôle comme Ziouganov ou Sloutski. Ces mots appartiennent à un homme aussi proche du président Vladimir Poutine qu’il est possible de l’être. Un homme à qui il a donné une place en vue dans la politique mondiale. Et, enfin, un homme qui l’a profondément déçu. Son nom est Sergueï Lavrov.

La faculté des relations internationales du MGIMO, un stage au Sri Lanka et, enfin, la représentation de la Russie à l’ONU — en 2004, année déjà lointaine, cela semblait être le couronnement de la carrière de Lavrov comme diplomate. Mais il s’avéra commode pour le Kremlin dans un rôle plus important — celui de chef du ministère des Affaires étrangères.

Poutine avec le ministre des Affaires étrangères Lavrov avant le sommet du G20, juillet 2017. Photo : kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons
Poutine avec le ministre des Affaires étrangères Lavrov avant le sommet du G20, juillet 2017. Photo : kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons

Les avantages de Lavrov étaient incontestables — négociateur expérimenté, connaissant bien l’Occident et ses coulisses. Mais l’essentiel : il n’avait pas d’ambitions politiques. Et il comprenait très vite. Lavrov saisit rapidement que, sur la scène mondiale, il devait être comme Poutine — charismatique, spirituel et tout aussi dur.

Cette stratégie fonctionnait sans faille. Lavrov portait au monde ce que Poutine voulait dire, et sur le même ton. Ainsi passèrent les présidents américains, les gouvernements européens, les alliances et jusqu’aux règles mêmes de la conversation entre États. Lavrov, lui, ne changeait pas… et c’est ce qui l’a perdu.

Une situation géopolitique difficile exige de la souplesse et des coups non conventionnels. Surtout quand on a affaire aux occupants actuels de la Maison-Blanche — jeunes, insolents et encore moins scrupuleux que soi.

Des hommes comme le secrétaire d’État Marco Rubio.

Le 21 octobre 2025, Lavrov eut avec lui une conversation téléphonique pour discuter des conditions du sommet Poutine–Trump prévu à Budapest. Mais, à la surprise de beaucoup, Rubio recommanda à son chef d’annuler la rencontre. Suivirent les sanctions américaines contre Rosneft et Lukoil — les premières depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche.

Nul besoin d’être un génie de la géopolitique pour en conclure : Lavrov a raté les négociations. Des négociations très importantes — sur le maintien des États-Unis dans l’orbite d’influence de la Russie, ce à quoi Poutine travaillait personnellement depuis des années. Et avec un certain succès, comme l’a montré le sommet de l’Alaska.

Trump et Poutine à la conférence de presse commune à Anchorage, Alaska, le 15 août 2025. Photo : The White House. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons
Trump et Poutine à la conférence de presse commune à Anchorage, Alaska, le 15 août 2025. Photo : The White House. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons

Après un tel fiasco, la carrière de Lavrov comme représentant de la Russie sur la scène internationale est, en substance, terminée. Il est évident qu’il ne peut plus négocier sur les positions dont le Kremlin a besoin.

L’Occident aussi a constaté l’inaptitude professionnelle de Lavrov. Les médias occidentaux l’appellent désormais ouvertement l’« antidiplomate », en lui rappelant tout — la grossièreté, les humiliations publiques, les jeux psychologiques. Oui, ces procédés ont marché autrefois. Mais plus maintenant.

Cela signifie que l’Occident ne parlera plus avec Lavrov. Et Lavrov, de son côté, ne le pourra tout simplement plus. Car de nouveaux temps sont au seuil, avec de nouvelles alliances dans lesquelles il ne s’inscrit pas et ne s’inscrira pas. Même sur ordre. Son temps est passé.

Instinctivement, Lavrov le comprend, mais il n’y peut rien. Alors la colère le ronge. Non contre lui-même, mais — de façon inattendue — contre Poutine, qui lui a tout donné.

Déjà après son échec avec Rubio, Lavrov a donné une interview au présentateur de télévision russe Viatcheslav Manoutcharov. À la question de savoir quel vice humain détruit le plus souvent un pays, le ministre a répondu :

« Aussi banal que cela puisse paraître, c’est le culte de la personnalité. Il peut aussi être un vice, quand un homme pense avant tout à se remplir les poches en entretenant son image de céleste intouchable, à conserver le pouvoir, à distribuer les “bonnes petites places” à ses proches, à monter des projets d’affaires clandestins et illégitimes. »

Lavrov n’a pas prononcé le nom de Poutine. Mais ce nom se lisait entre les lignes. Et cette insolence-là, le président de la Russie ne la pardonne à personne. Si, avant cela, on aurait simplement envoyé Lavrov à la retraite, après de tels mots il ne reste qu’à deviner ce qui attend le chef de la diplomatie : une crise cardiaque, un accident de la route ou simplement un stupide hasard de pique-nique à l’issue mortelle. En tout cas, ce n’est pas à Lavrov d’en décider.