Pendant douze ans, Denis Manturov a dirigé le ministère de l’Industrie et du Commerce : il a négocié avec les groupes européens qui construisaient des usines en Russie — Renault, Volkswagen, Mercedes-Benz. À la fin de 2021 encore, il déclarait publiquement que la Russie ne renonçait pas à une coopération pleine et entière avec l’Union européenne et n’entendait pas restreindre l’activité des entreprises privées européennes.
De cette position, il n’est bientôt plus rien resté.
Après 2022, toute sa rhétorique publique a servi une seule tâche : écarter de lui la question du résultat. Il fallait faire passer les sanctions pour dénuées de sens — et à l’automne 2023, commentant le douzième paquet, dans lequel la Lituanie proposait d’inclure les aiguilles à coudre et les radiateurs, il a lancé : « Nos collègues de l’Union européenne sont à court d’imagination. Les aiguilles et les radiateurs, nous saurons nous en tirer. »
La perte de l’accès aux technologies et aux compétences occidentales devait être transformée non en préjudice, mais en preuve de valeur — et en décembre de la même année, il affirmait qu’une « chasse active, à l’homme » était menée contre la Russie, visant non seulement les prototypes et les caractéristiques des armements, mais les spécialistes eux-mêmes. Enfin, l’issue même de l’affrontement devait être reportée sur l’autre camp — et dès 2024 il déclarait ouvertement que « les entreprises se contractent en Europe ».
La rhétorique ne coûte rien à un propagandiste : il produit des mots et vend ces mêmes mots. En 2025, il formulait déjà les conditions du retour des entreprises étrangères avec la voix d’un propriétaire : la priorité va aux intérêts de l’industrie russe, et si ce retour devait leur nuire, les intérêts des parties divergeraient.
En juin 2026, au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, il a annoncé que tous les sites abandonnés par les marques occidentales avaient trouvé des partenaires stratégiques — dans l’ancienne usine Toyota de Chouchary, on avait commencé à assembler des voitures Senat. Au même moment, dans un entretien au journal Kommersant, il affirmait que le lancement de projets d’investissement ne devait pas dépendre des technologies occidentales : les risques sont trop élevés.
C’est là le point de non-retour. L’image de l’ennemi, inventée pour expliquer les pertes, s’est dotée de biens. Les usines ont été remises à de nouveaux propriétaires, les chaînes ont été reconfigurées, la dépendance aux technologies occidentales a été déclarée inadmissible non par les circonstances, mais par principe. Une telle construction ne s’annule pas par une décision politique — derrière elle se trouvent les actifs et les intérêts d’autrui.
Le problème est que l’économie dissout l’idéologie plus vite que ses auteurs ne partent à la retraite. On entend déjà en Europe même des discussions sur la nécessité de réviser la ligne à l’égard de la Russie, et la logique des marchés ramènera tôt ou tard les parties à la table. Les sanctions se lèvent, les accords se resignent, les actifs changent de mains.
Seul ne s’annule pas ce qui a été dit et signé. Cela reste dans les fils des agences et dans les documents, et au moment du retournement, c’est précisément cela qui devient l’actif le plus encombrant. Le bilan ne commencera pas par la question de savoir qui appliquait la ligne, mais par celle de savoir quelle voix pesait dans le discours commun.
Denis Manturov est l’un de ces rares cas où la réponse est connue d’avance. Un homme qui a passé des années à bâtir des ponts vers l’Europe s’est retourné contre elle plus loin que quiconque. Seulement, le vent forcit, et toutes les girouettes ne tiendront pas sous ses rafales.