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Denis Manturov lors d’une réunion gouvernementale. Photo : Minpromtorg de Russie, CC BY 4.0
Denis Manturov lors d’une réunion gouvernementale. Photo : Minpromtorg de Russie, CC BY 4.0

« Où est l’argent, Denis ? » : Poutine frappe la famille Manturov

Pour conquérir le pouvoir et l’argent, Denis Manturov, ministre russe de l’Industrie, avait misé en son temps sur Sergueï Tchemezov. Le pari semblait imbattable — un fidèle compagnon de Poutine depuis leurs années au KGB, un homme pour lequel on avait créé l’une des corporations les plus puissantes de Russie, Rostec. Et tout roulait comme sur des roulettes : des postes toujours plus élevés, des participations dans l’hôtellerie, la médecine, la viticulture et, bien entendu, l’industrie de défense. Mais aujourd’hui, celui qui a hissé Manturov sur l’Olympe du Kremlin l’entraîne avec lui vers le fond.

En décembre 2024, lors d’une séance du Conseil pour le développement stratégique, le président Vladimir Poutine a ordonné à Manturov de rendre compte de la construction des usines de traitement des déchets.

« Denis Valentinovitch, les usines que nous avions prévues, où sont-elles ? C’est Rostec qui devait les construire ? »

Manturov s’apprêtait, une fois de plus, à expliquer que c’était pour bientôt, qu’il fallait un an ou deux et que tout serait là, Vladimir Vladimirovitch, mais Poutine l’a aussitôt arrêté.

« Je veux comprendre combien d’usines ils devaient construire. Cinq ? Pour quelle échéance ? Ont-ils reçu l’argent, oui ou non ? Où est l’argent ? »

Ce n’était pas la première fois, loin de là, que Manturov payait pour les échecs de Rostec. Poutine avait déjà formulé, sur le même ton catégorique, des griefs sur le rythme des livraisons — au premier chef celles de la commande militaire, mais aussi la substitution des importations dans l’aéronautique. Et ce second chantier n’est pas moins important pour Poutine : la Russie est au seuil de changements qui supposent la réouverture du trafic aérien international.

Or Tchemezov et Manturov n’ont que faire de tels changements, car ils vivent l’un comme l’autre de la commande militaire. Le premier, sans se compliquer la vie, fabrique des armes sur des patrons soviétiques, et cela lui rapporte des milliards. Le second s’est enraciné trop profondément dans les montages de défense de Tchemezov.

Sergueï Tchemezov, PDG de Rostec, lors d’une réunion de travail avec Vladimir Poutine au Kremlin, le 28 décembre 2023. Photo : kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0. Source : Wikimedia Commons
Sergueï Tchemezov, PDG de Rostec, lors d’une réunion de travail avec Vladimir Poutine au Kremlin, le 28 décembre 2023. Photo : kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0. Source : Wikimedia Commons

Dès les années 2000, à la tête d’Oboronprom, Manturov s’était constitué un capital de départ en vendant les terrains des usines d’armement dans tout Moscou. C’est Tchemezov qui le lui a appris. Ils s’y emploient encore aujourd’hui. Mais ce n’est là qu’une filière d’enrichissement parmi d’autres. Des sociétés liées à Manturov et à sa famille ont reçu des actions d’usines de défense jusqu’en 2010. Et de 2022 à 2025, un groupe d’entreprises de défense a versé à sa mère, âgée de 89 ans, des milliards de roubles au titre du remboursement de dettes et des intérêts de prêts.

« Tant que le président est satisfait du résultat — les entreprises de défense tournent et honorent les commandes —, personne ne prête attention à tout cela. Mais dès qu’un échec surviendra quelque part dans ce système, on rappellera tout d’un coup à ses participants », explique un homme qui a ses entrées dans les couloirs du Kremlin.

Et cet échec s’est produit.

Denis Manturov, ministre de l’Industrie et du Commerce, février 2018. Photo : Minpromtorg de Russie. Licence : CC BY 4.0 (image redimensionnée). Source : Wikimedia Commons
Denis Manturov, ministre de l’Industrie et du Commerce, février 2018. Photo : Minpromtorg de Russie. Licence : CC BY 4.0 (image redimensionnée). Source : Wikimedia Commons

Le programme de développement de l’industrie aéronautique prévoyait la livraison de 120 appareils en 2026. Au premier semestre, un seul avion a été remis. Les responsables, parmi lesquels Manturov, ont donc rapidement corrigé le programme : dans la nouvelle version, les 1 081 appareils promis pour 2030 ont été remplacés par 570 avions à l’horizon 2035.

Le MS-21-300, pièce maîtresse du programme russe de substitution des importations dans l’aviation civile, au salon MAKS-2021 de Joukovski, juillet 2021. Photo : TyXeD0. Licence : CC BY-SA 4.0 (image redimensionnée ; les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence). Source : Wikimedia Commons
Le MS-21-300, pièce maîtresse du programme russe de substitution des importations dans l’aviation civile, au salon MAKS-2021 de Joukovski, juillet 2021. Photo : TyXeD0. Licence : CC BY-SA 4.0 (image redimensionnée ; les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence). Source : Wikimedia Commons

Après quoi la patience de Poutine a cédé : ce mois-ci, le fisc a bloqué le compte de Leonela, la fille de Manturov. De toute évidence, ce sera ensuite le tour de sa mère, d’une richesse indicible, et ainsi de suite jusqu’à lui-même. On prive le ministre russe de l’Industrie de ce qu’il aime tant — l’argent. Et la prochaine chose, ce sera… le pouvoir.