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Alexandre Douguine au Concile mondial du peuple russe, octobre 2022. Photo : diocèse d’Ekaterinodar, CC BY 2.0
Alexandre Douguine au Concile mondial du peuple russe, octobre 2022. Photo : diocèse d’Ekaterinodar, CC BY 2.0

Quand l’émotion devient superflue : Douguine et la logique de sa mise au rebut

Alexandre Douguine n’a jamais été le cerveau du système. Il en était l’affect — le ressentiment salarié. Et les affects, on les liquide dès que le calcul froid redevient nécessaire.

Le conflit en Ukraine a mis fin à l’architecture de sécurité européenne édifiée après 1945. Pour en expliquer la genèse, les analystes reviennent sans cesse à la figure d’Alexandre Douguine, qu’ils affublent des étiquettes de « cerveau de Poutine » ou d’« idéologue en chef du Kremlin ».

Douguine est un homme à la biographie extrêmement singulière. Exclu de l’Institut d’aviation de Moscou, formé dans le cercle occultiste clandestin de Ioujinski et titulaire, plus tard, d’un diplôme obtenu par correspondance dans un institut d’hydraulique agricole, il n’a jamais appartenu à l’élite académique. Pourtant, à la fin des années 1990, son livre Les Fondements de la géopolitique a trouvé un écho au sein d’un corps d’officiers soviétiques désorienté. Douguine leur proposait un langage que les hommes des services pouvaient suivre : la réduction de la complexité du monde à un affrontement manichéen entre la « tellurocratie » (l’Eurasie continentale) et la « thalassocratie » (l’Occident libéral et maritime).

Alexandre Douguine à la Douma d’État, novembre 2023. Photo : duma.gov.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de Duma.gov.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons
Alexandre Douguine à la Douma d’État, novembre 2023. Photo : duma.gov.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de Duma.gov.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons

Dans les années 2000, alors que le Kremlin cherchait une formule pour conserver le contrôle de la périphérie postsoviétique et prévenir la désintégration interne, Douguine et son « néo-eurasisme » à demi mystique se sont trouvés au bon endroit au bon moment. Mais il n’a jamais été l’architecte des décisions. Comme l’ont justement noté les chercheurs Marlène Laruelle et Mark Galeotti, Douguine ne jouait pas le rôle de l’esprit du système, mais celui de son « émotion » : un affect revanchard, le ressentiment de la défaite dans la guerre froide, une nostalgie fantôme de l’empire.

En 2014, lors des événements de Crimée et du Donbass, sa rhétorique radicale a servi à mobiliser émotionnellement le flanc ultraconservateur. Avec l’escalade de 2022, quand le conflit est entré dans une phase idéologique prolongée, le système a de nouveau réclamé ses services. La mort de sa fille Daria dans un attentat a conféré à sa figure une auréole de « martyr », et le Kremlin lui a confié un travail institutionnel : notamment la direction du centre d’enseignement et de recherche Ivan Ilyine à l’Université d’État russe des sciences humaines, chargé de reformater l’enseignement des humanités.

Douguine donnant son cours « La théologie politique du peuple » à la faculté de science politique de l’université d’État de Moscou, le 20 octobre 2025. Photo : Roman Kubanskiy. Licence : CC BY-SA 4.0 (image recadrée). Source : Wikimedia Commons
Douguine donnant son cours « La théologie politique du peuple » à la faculté de science politique de l’université d’État de Moscou, le 20 octobre 2025. Photo : Roman Kubanskiy. Licence : CC BY-SA 4.0 (image recadrée). Source : Wikimedia Commons

Douguine promeut aujourd’hui le récit des « 300 ans de corruption de la Russie par l’Occident ». Mais c’est précisément là que l’émotion idéologique franchit la limite du raisonnable et que le système se met à attaquer sa propre nature. L’Empire russe des XVIIIe et XIXe siècles, dirigé par une dynastie Holstein-Gottorp-Romanov pour l’essentiel germanisée, s’est construit précisément sur des modèles européens ; et le projet soviétique était directement tiré de la philosophie occidentale du marxisme. Nier radicalement l’élément européen sous couvert d’« authenticité », c’est détruire les fondations institutionnelles et culturelles mêmes sur lesquelles l’État repose historiquement.

Cette rupture avec le réel a trouvé son illustration dans le retentissant entretien accordé par Douguine à Ksenia Sobtchak. Il y exposait sa vision de l’avenir : la démolition des mégapoles, l’exode massif de la population vers des communes agraires, l’abandon des institutions financières et un internet rationné « sur cartes ». Un tel utopisme eschatologique a paru absolument grotesque, y compris à une société russe de sensibilité conservatrice.

Les données sociologiques — en particulier les enquêtes du centre Levada — le montrent : malgré deux décennies de discours antioccidental et la montée de la composante militaro-patriotique à l’école, la société russe, et surtout sa jeunesse, reste pragmatique. L’Occident cesse d’être perçu comme un repère politique, mais il conserve son statut de principal étalon culturel et technologique — la norme de qualité de vie à laquelle la société aspire. Il s’est formé en Russie un modèle de « double pensée tardo-soviétique » : le respect public des rituels militaires s’y combine à une demande privée de confort, de technologie et de normalisation.

L’État russe se développe historiquement par à-coups mobilisateurs, par virages brusques et serrés, mais ses élites ont toujours conservé une capacité d’adaptation pragmatique et d’autoconservation. Le système n’a besoin du revanchisme de Douguine que tant que dure le projet mobilisateur. Or les fantasmes radicaux d’isolement et de renoncement à la civilisation entrent en contradiction directe avec les impératifs de survie de l’État.

Alexandre Douguine est aujourd’hui le principal marqueur de la radicalisation du pouvoir et un instrument au service d’un affect. Mais lorsque l’émotion deviendra inutile, que la ressource mobilisatrice sera épuisée et qu’il faudra du calcul froid et des négociations, les figures odieuses du flanc radical seront immédiatement reléguées à la périphérie.

L’éloignement de Douguine des leviers des humanités et des médias sera le premier signal clair, pour toute la machine d’État, que la phase d’ivresse idéologique est terminée, qu’une transformation interne commence et qu’un nouvel objectif pragmatique est recherché.