Il est difficile de dire quoi que ce soit de neuf sur Dmitri Peskov, et c’est d’abord sa propre faute. Mardi, le Seimas de Lituanie a soutenu l’amendement qui raye de la constitution du pays l’interdiction des armes nucléaires. Le jour même, on a demandé à Peskov ce qu’il en pensait. Et il a répondu qu’un tel pas « ne contribuera pas à la stabilité et à la prévisibilité de la situation sur le continent européen », et que la Russie « sera contrainte de prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir sa propre sécurité ».
Il y a trois ans et demi, c’est presque avec les mêmes mots qu’on escortait la Finlande vers l’OTAN. La Finlande a depuis eu le temps d’entrer dans l’alliance et de lever sa propre interdiction nucléaire, tandis que la phrase est parvenue jusqu’à cet automne intacte, comme un veston qu’on ressort pendant des années pour les mêmes enterrements.
Cet automne, pourtant, Moscou s’est mise à parler autrement. Le 5 septembre, les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner sont arrivés au Kremlin, et Kirill Dmitriev les a accueillis à l’aéroport par un cliché légendé « Welcome to Moscow, peacemakers ». Le 29 septembre, il était lui-même à Washington, et la partie américaine a qualifié de constructive la conversation sur le règlement de paix et les futurs projets énergétiques. Les négociateurs cherchent des mots nouveaux. Peskov les prononce aussi, quand il le faut. Mais qu’il laisse une minute libre cours à ses propres pensées, et aussitôt le réflexe se déclenche : le vieux disque se remet à tourner. Le 23 septembre, il a qualifié la politique des Européens d’« absolument dépourvue de clairvoyance » ; le 6 octobre, il a promis à la Lituanie de prendre « toutes les mesures nécessaires ». Que le porte-parole ne dise pas toujours ce qu’on pense en haut lieu, Poutine lui-même l’a reconnu. En 2018, le président a confié à NBC que Peskov « raconte parfois de telles sornettes » qu’il regarde la télévision en se demandant ce que l’autre est bien en train de débiter.
« Valeurs communes » et « une sorte de gène »
Il fut un temps où la voix de Peskov sonnait autrement. En 2007, un correspondant de Time le trouva dans un immense fauteuil, une Marlboro à la main, avec une moustache claire en brosse. Peskov parlait anglais, turc et arabe, et expliquait à l’Américain que certains n’avaient toujours pas compris que l’Union soviétique était finie. La même année, il assurait aux journalistes occidentaux que la Russie partageait les valeurs européennes communes. Il vendait à l’Europe un pays qui voulait être l’Europe, et il le vendait bien, avec ce large sourire qui valait à la télévision américaine de le comparer au porte-parole de la Maison-Blanche.
Au printemps 2022, le même homme découvrit chez les Européens « une sorte de gène qui les empêche de se libérer de cette balle de grain ». Quinze ans séparent ces deux répliques, et en ces années il n’est presque plus resté, dans son discours, de mots choisis pour leur sens. Restent des formules toutes faites, clouées ensemble comme les panneaux d’un poulailler préfabriqué : « atteinte », « escalade », « pas à l’ordre du jour », « nous serons contraints de prendre des mesures ». Qui parle chaque jour par clichés appris finit tôt ou tard par devenir lui-même un mécanisme sans pensée, et l’auditeur ne sait plus qui est devant lui : un homme vivant, ou un répondeur qu’on a oublié d’éteindre en 2008.
Le répertoire
Ce répondeur contient peu d’enregistrements, et presque chacun s’adresse aux voisins. En mai 2022, à la question de savoir si l’adhésion de la Finlande à l’OTAN menaçait la Russie, Peskov répondit « incontestablement ». En juin, quand la Lituanie restreignit le transit de marchandises vers Kaliningrad, il qualifia cela de « violation de tout et de n’importe quoi ». Le 8 septembre, cela faisait trois jours que les émissaires américains avaient quitté le Kremlin, et des conseillers de Grande-Bretagne, d’Allemagne et de France s’étaient joints à leur délégation. Le jour même, Peskov déclara que l’Europe, à la différence des États-Unis, faisait tout pour que le conflit ne s’achève pas. Les Américains cherchent qui asseoir à la table, et le porte-parole du Kremlin explique d’avance à la moitié des invités qu’ils n’y ont pas leur place.
Il y avait, dans une vieille cour, un serviteur qui suivit dix ans durant la petite chienne bien-aimée du monarque. La chienne urinait sur les souliers des dignitaires en pleine cérémonie ; le serviteur leur essuyait les chaussures d’une serviette de satin, et la cérémonie continuait. Peskov ressemble à ce serviteur, à ceci près que la cour vit depuis longtemps sous d’autres règles. La chienne n’est plus là, les invités sont venus négocier, et lui circule toujours parmi eux, frottant des souliers propres avec un chiffon trempé depuis longtemps.
Matériau épuisé
Les Lituaniens expliquent leur décision sans le moindre cliché. Le député Remigijus Motuzas dit que le pays ne peut pas être moins bien défendu que les autres membres de l’OTAN, et que chez les voisins une telle interdiction n’existe plus depuis longtemps. Le comprendre depuis Moscou n’est pas difficile, pour peu qu’on se mette une minute à la place du voisin. La langue de bois n’offre pas cette possibilité ; elle est précisément conçue pour que celui qui parle n’exprime jamais une opinion personnelle. Et d’autre langue, en un quart de siècle, il n’est pas resté à Peskov.
C’est pourquoi il est un matériau épuisé. De ce minerai, on a depuis longtemps extrait tout ce qui avait de la valeur : le charme, l’anglais, les relations occidentales, le sourire pour les caméras étrangères. La Moscou qui s’assied aujourd’hui à la table des négociations avec les Américains, et qui voudra un jour revenir à la table européenne, ne peut pas parler à ses voisins avec sa voix. Ses avertissements travaillent depuis longtemps contre les siens. À Vilnius, ils deviennent le meilleur argument en faveur de l’amendement ; et ceux qui partent négocier, ils les gênent, comme un bruit dans le dos.
Jusqu’au 12 janvier
En avril de l’année dernière, au cinquantième anniversaire de sa femme, Peskov est sorti sur la glace avec un bouquet et a dansé avec elle. Glisser, il sait faire ; au Kremlin, il ne fait que cela. Le Seimas reviendra à l’amendement le 12 janvier, et le jour même retentira depuis Moscou la phrase familière. Inutile de l’attendre : elle figure déjà au premier paragraphe. Attendons plutôt un autre jour, celui où, au Kremlin, quelqu’un d’autre répondra à cette question avec d’autres mots. Et il me semble que ce jour n’est plus très loin.